PMA : “Si on ne prend pas la peine d’expliquer les choses, c’est qu’on est paresseux dans notre boulot”

Depuis 2013, l’AJL œuvre à un meilleur traitement médiatique des questions LGBTI. En tant que journalistes, il nous semble aujourd’hui utile d’aller plus loin en produisant des contenus afin de donner une plus grande visibilité à ces sujets.

Le 4 février, le Sénat a adopté la loi de bioéthique, qui prévoit notamment l’extension de la procréation médicalement assistée (PMA) aux femmes seules et aux couples de femmes, à l’exception notable des personnes trans. Examiné d’abord à l’Assemblée nationale, ce texte a entraîné un regain d’intérêt des médias pour la PMA. Un regain assez faible toutefois, comme l’a révélé l’étude de l’AJL sur les matinales des principales radios généralistes. Maëlle Le Corre, journaliste indépendante (elle a travaillé à Yagg  et fondé Komitid) et membre de l’AJL, est l’autrice de La PMA pour les nuls (First éditions). Elle revient avec nous sur les impensés de cette couverture médiatique.

L’étude de l’AJL sur le traitement médiatique de la PMA a montré que le sujet avait souvent été traité de façon binaire, dans une logique de débat pour ou contre. C’est aussi ce que tu as constaté ?

Complètement, c’est le problème de la polarisation du débat. La porte d’entrée c’est le pour ou contre et on ne dépasse pas ce palier. Lundi [lors de la table ronde sur la PMA organisée par l’AJL et Prenons la une le 3 février], c’était flagrant. La meilleure com’ qu’on puisse faire autour de cette rencontre, c’est de dire : « Vous êtes journaliste, vous ne savez pas quoi traiter de neuf sur la PMA ? Venez, là vous avez 100 sujets ! » C’est d’une richesse incroyable, il y a je ne sais pas combien d’angles et pourtant on en est resté à des choses tellement basiques, c’est dommage.

Par exemple dans mon livre, j’ai essayé de poser les bases d’un questionnement sur la famille : pourquoi ce n’est plus l’idée qu’on s’en faisait il y a quelques années, pourquoi ça évolue ? En faisant ça, les arguments de La Manif pour tous (LMPT) du type « la PMA sans pères », on voit que confrontés au réel, ils s’effondrent. Pour comprendre ce que c’est que la PMA, j’ai dû revenir à la base : qu’est-ce que la procréation ? Et reprendre les cours de SVT de collège. Concrètement, il faut un gamète mâle, un gamète femelle et que tout ça se rencontre et que ça fasse une fécondation. Juste ça, ça montre que ce n’est pas un père et une mère qu’il faut pour faire un enfant, c’est une question de gamète… Il y a une confusion perpétuelle entre ce qu’est un géniteur, un donneur, un père, un parent. Rien que ça, ça a été très peu décortiqué par rapport aux éléments de langages.

En ouvrant La PMA pour les nuls, on comprend que le sujet de l’extension de la PMA touche en réalité beaucoup d’autres thématiques, qui ont été très peu abordées dans les médias. Lesquelles te paraissent les plus importantes ?

La question des parents trans et les enjeux que ça représente aujourd’hui, à la fois sur la PMA et sur la question de la conservation des gamètes. Si l’extension de la PMA aux personnes trans a été retoquée à l’Assemblée, si on a une méconnaissance aussi criante de la part de la ministre de la santé et de la ministre de la justice sur ces questions, ce n’est pas un hasard, c’est aussi parce que ces familles n’ont pas la possibilité d’être visibles.

En plus, il y a un tel risque de voir son image complètement manipulée et d’être maltraité par les médias que c’est très compliqué pour les personnes trans de témoigner, même dans cette idée de normalisation. Sortir du placard, être out, c’est une chose à titre individuel, mais quand on a une famille, des enfants, c’est encore plus compliqué, car être visible dans les médias peut avoir des conséquences qu’on ne maîtrise pas. C’est le même cas de figure pour certaines familles homoparentales.

L’autre question qui m’intéresse beaucoup c’est celle de l’appariement [le fait de choisir un donneur ressemblant physiquement au parent qui reçoit le don]. Ça fait partie des manières dont on a conceptualisé le don de gamète pour créer un mensonge social et une culture du secret autour du don. Et ça marche très bien jusqu’à un certain point. Mais quand on a 15 ou 20 ans et qu’on apprend qu’en fait on est issu d’une insémination ou d’une FIV [fécondation in vitro] avec donneur, ça peut être d’une violence extrême. On a des témoignages de gens qui disent qu’ils se posent des questions toute leur enfance et puis, à un moment, ça leur tombe dessus, parce qu’ils confrontent leurs parents, parce qu’ils font un test ADN, pour plein de raisons.

On a fait du don quelque chose de problématique, notamment parce que l’infertilité était, et est encore, très taboue, donc il fallait le cacher. On a fait en sorte que l’appariement puisse participer à une fiction pour préserver l’image de la famille nucléaire.

L’appariement ouvre aussi des problèmes pour les personnes racisées qui voudraient faire des PMA et qui sont bloquées par cette logique.

Tout à fait. Il y a une femme noire qui a créé une chaîne Youtube, Ovocyte Moi, pour aborder cette question très spécifique. Étant infertile, elle est en attente d’un don d’ovocytes. Le problème est qu’en France il y a déjà trop peu de dons d’ovocytes, et qu’en plus il n’y a presque aucune donneuse d’ovocytes avec un phénotype noir. Elle milite donc pour sensibiliser sur cette question

Mais la question de la race en France est taboue, comme l’a très bien expliqué Amandine Gay lors de la table ronde [du 3 février]. Ce serait par exemple inimaginable d’avoir une campagne ciblée pour sensibiliser les personnes noires aux dons de gamètes. Tout ça pose la question aussi de qui fait les lois en France : des hommes, blancs, cis, hétéros.

Dans la faiblesse du traitement médiatique de la PMA, est-ce qu’il n’y a pas une prudence de certaines rédactions, contentes ne pas revivre la violence des polémiques de 2013, au moment du vote du mariage pour tous ?

Peut-être, mais en même temps, la manière dont les médias ont finalement abordé le sujet c’était justement par le prisme de LMPT, ça a été le point d’accroche à chaque fois. Dans les quelques débats télévisés où j’ai été invitée, le petit extrait qu’on montre au début de l’émission ce n’était pas une famille homoparentale, mais des militants de LMPT. Ou alors c’était un micro-trottoir avec des jeunes de 16 à 20 ans qui sont à LMPT, pour se demander ensuite : « Est-ce que leur idées sont si arriérée ? Regardez il y a des jeunes. » Ça veut dire quelque chose.

Tu parlais de la rencontre organisée par l’AJL et Prenons la une, je pense aussi à celle organisée autour du podcast Quouïr, de Rozenn Le Carboulec (également membre de l’AJL), qui réunissait des gens avec des points de vue différents sur la PMA, mais sans y être radicalement opposés, par exemple avec la question de l’anonymat du don. C’était une démonstration qu’on peut faire des débats riches et intéressants et qui sortent de l’opposition binaire.

Oui. Mais je pense que ces débats binaires c’est aussi une manière de dire que les gens sont trop bêtes pour comprendre. Un truc qu’on entend souvent sur les questions qui touchent au genre ou aux identités LGBTI, c’est que c’est trop compliqué pour comprendre.

Je pense à un article récent de Charlie Hebdo, par Laure Daussy, sur la soi disant guéguerre qui traverse le milieu féministe entre les TERFS et les activistes féministes trans, et il y a plusieurs moment dans cet article, où la journaliste est dans une posture « oulala on ne s’y retrouve plus dans ces termes ». Mais, à un moment, si on ne prend pas la peine d’expliquer et si on regarde ça avec mépris, ce n’est pas juste qu’on prend les gens pour des cons, c’est qu’on est paresseux dans notre boulot.

On reste en surface alors que notre métier c’est d’appréhender ces réalités qui sont parfois un peu complexes. C’est ce que font plein de journalistes, que ce soit en économie, en géopolitique, en sciences… Sur les questions LGBTI ça devrait être pareil. Être capable de les expliquer dans nos articles c’est notre boulot. Et pas de prendre ça dans une position très méprisante, très ironique en plus, comme si c’était une vaste blague « il faut bac+10 pour comprendre ces histoires de cis, d’hétéronormativité, de queer, d’intersexes, on n’y comprend rien ».

Et j’ai l’impression que ce travers c’est un truc qui est très lié aux questions qui touchent aux minorités. Ces sujets paraissent moins sérieux, c’est vu comme des sujets qui ne concernent que quelque pourcents de la population, donc ce n’est pas grave. C’est un peu fatigant.

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